BODY TERRITORY, raphaelle blancherie

Le territoire du corps

Le lieu est un bâtiment abandonné en ruines. On peut encore y trouver les traces de l‘incendie qui a détruit une partie de la construction initiale ainsi que quelques objets personnels appartenant à la communauté de gitans qui ont vécu là pendant dix mois avant d’être expulsés par les autorités. Il est situé juste à l’extérieur de la Gare Franche. C’est ce cadre architectural et humain avec son paysage poétique d’inquiétude et de dévastation que Raphaëlle Blancherie a choisi pour y inscrire un geste artistique : un espace vide occupé pour un instant par un corps masculin qui le traverse longeant le mur, suivi pas à pas par une grande femme vêtue d’une robe rose, obsédée par le traçage d’une ligne blanche marquant le chemin de l’homme. Le trajet de ces deux êtres est photographié par l’artiste Yanniv Cohen et filmé par Gaël L. et et Diane Grujot du Saint Michel.

Dans ce premier moment d’essai – le moment vivant – on peut expérimenter différents niveaux de l’incarnation de l’espace. Tout d’abord par la relation personnelle de Kostas avec son environnement dans lequel il se trouve pour la première fois. Environnement qui l’embarque dans un cadre différent du temps, ralentissant le rythme de ses pas, traversant l’espace abandonné en s’appuyant presque sur le mur, comme s’il tombait à tout moment, sous la pression du poids de la vie, de l’histoire et de la mémoire. Avec la présence d’Agnès Verrier et sa tentative d’enregistrer la trace du passant dans cette ruine du désespoir, on retrouve une énergie dans le mouvement de gratter le mur et un désespoir d’y laisser une empreinte lors de son errance. Cette sorte d’énergie obsédante a changé son intention d’être là. Plus que la peinture qui a laissé une trace, il y a eu l’énergie imprégnée de l’action d’une sorte d’excès du corps qui était plus significative que l’action effective de le peindre.

Les regards des appareils photo y ont créé un cadre limitant l’espace d’action et de fiction, cadre ne pouvant pas être traversé par ceux qui étaient là pour observer. Et les yeux des spectateurs, en silence, comme Raphaelle l’avait demandé. Ces autres yeux ont créé un autre cadre, irrégulier, avec des lignes en mouvement, changeantes selon la disposition de chaque personne accompagnant ce cortège en tant que témoins plus que spectateurs – selon le désir voulu de Raphaelle. Tous ces éléments ont apporté un potentiel et une possibilité d’intensification de la signification poétique du croisement d’un tel lieu de désolation, remplis de morceaux cassés ou brûlés, mémoire dérangeante d’une communauté.